
Geneviève LEMAIGNAN
Avril 2000
Psychologue à la Maison Médicale Jeanne Garnier Paris 15ème.
Courriel au rédacteur
Dans la mouvance d’une nouvelle prise en compte sociale de la fin de vie et de la mort, l’expression du deuil commence à retrouver la place qu’elle avait progressivement perdue.
En effet, durant la deuxième partie du XXème siècle, l’évolution de notre société s’est faite vers un rejet et une occultation du deuil. Trop souvent encore, l’endeuillé ne doit pas manifester sa douleur en public au-delà de l’enterrement et des semaines qui le suivent. Il lui est implicitement demandé de se réadapter immédiatement à une vie normale.
Or le travail de deuil est inéluctable et incontournable. Si celui-ci ne peut s’accomplir, l’endeuillé va se retrouver démuni dans la traversée de ce deuil, entravé dans l’expression de sa détresse et de ses sentiments.
1. Qu’est-ce que le deuil et le travail de deuil ?
Le deuil est le temps secondaire à une perte, et en particulier secondaire à la mort d’un être proche.
Pour Freud1[1], « le deuil est régulièrement la réaction à la perte d’une personne aimée ou d’une abstraction venue à sa place, comme la patrie, la liberté, un idéal, etc.… il comporte de graves écarts par rapport au comportement de vie normal. Nous comptons bien qu’il sera surmonté après un certain laps de temps… »
Le deuil est un processus normal qui concerne toute personne adulte au cours de sa vie. Il s’agit donc de ne pas le médicaliser en excès, mais de reconnaître ce processus et de le laisser s’exprimer, dans l’extrême variété de ses manifestations. En effet, la confrontation à la mort peut être plus ou mois précoce, préparée, accompagnée.
Le « travail de deuil » est la dépense d’énergie psychique correspondant à la reconnaissance de la mort et de ses implications, associée à la gestion des sentiments secondaires à cette perte.
Dans un premier temps, il s’agit pour la personne en deuil de désinvestir tous les liens affectifs avec le défunt. Cette séparation d’avec l’être aimé est rendue possible grâce à l’intériorisation de cette personne. Réaliser un deuil, c’est remplacer une absence effective par une présence intérieure. Ce long processus va permettre à l’endeuillé de garder le souvenir du défunt présent en elle, puis de vivre à nouveau disponible aux autres, de réinvestir à nouveau la vie et de s’impliquer dans de nouveaux liens.
Ce travail de deuil est unique pour chaque endeuillé. Il est lié à son propre fonctionnement, à la particularité de la relation en cause et à son histoire personnelle.
Tout deuil peut venir réveiller les situations antérieures de pertes et réactiver les sentiments vécus alors. Il peut s’agir de deuils anciens ou de séparations diverses, y compris les séparations les plus archaïques d’avec la mère, premier objet d’amour.
Plus ces expériences antérieures auront été élaborées et acceptées, plus facile sera le deuil actuel ; à l’inverse, si celles-ci n’ont pu être dépassées, elles risquent de le compliquer.
Afin de s’y retrouver tout au long de ce parcours complexe du deuil, il est possible de mettre en évidence quelques repères qui vont le jalonner.
Dans les situations de maladie grave, avant même le décès, un premier travail de séparation doit se mettre en place. Jeannine Pillot2[2] parle de « pré-deuil ».
Le pré-deuil :
La difficulté de cette phase précédant la mort tient à la nécessité de trouver un difficile équilibre entre deux réalités contradictoires qui vont pourtant l’une et l’autre favoriser le deuil : d’une part se préparer à la séparation et vivre déjà des pertes, d’autre part surinvestir le présent.
Il s’agit déjà du deuil d’un avenir commun et de tous les projets bâtis ensemble. Il s’agit aussi bien souvent de la perte de l’image de la personne aimée, physiquement transformée ou mentalement différente.
En parallèle, c’est le temps d’un fort investissement auprès du malade. C’est le temps de la tendresse, de la chaleur, de l’expression de l’amour. C’est aussi la possibilité de retrouvailles, d’au revoir, de pardon, de réconciliation.
La qualité de cet accompagnement prépare indiscutablement le deuil ultérieur.
A l’opposé, les morts brutales (accident, suicide) entraînent des deuils plus difficiles et sont facteurs de risque de deuils compliqués.
Le choc de la mort :
Quelle que soit la préparation au décès, la mort vient toujours faire choc, rupture. C’est la phase de stupeur, de sidération : « je ne pensais pas que ça serait si dur ». Le temps s’arrête.
Parfois, il y a un franc déni de cette mort.
Ce déni peut porter sur la représentation de la mort elle-même. Il peut se manifester par exemple par des hallucinations sensitives (visuelles ou auditives). Citons cette maman qui entend pleurer son bébé décédé la veille. Il est important de rassurer la personne : malgré ces perceptions anormales, vous n’êtes pas folle.
Mais le déni peut aussi porter sur le ressenti de la souffrance entraînée par cette mort : « Je sais qu’il est mort, mais ça ne me fait rien du tout… ».
A l’inverse, l’endeuillé peut mettre en place des défenses se manifestant par une hyperactivité, une fuite en avant dans des activités matérielles. L’énergie colossale ainsi dépensée permet de ne pas penser, de ne rien ressentir.
Il est important de respecter ces défenses plus ou moins conscientes. A condition qu’il ne dure pas trop longtemps, ce mécanisme psychique permet de protéger le sujet d’une trop grande douleur, d’un déferlement d’émotions qui anéantirait la personne.
C’est pour éviter cependant que le déni ne s’installe qu’il est important de favoriser les éléments concrets de la mort : voir le défunt, le toucher éventuellement, veiller le mort, assister à l’enterrement.
Dans le but de les protéger, les enfants sont souvent mis à l’écart de tous ces moments, y compris l’enterrement. Il semble qu’au contraire, cet évitement les empêche de se familiariser avec la mort. Il les laisse en proie à leurs propres interrogations ou angoisses contre lesquelles ils se construisent des réponses imaginaires parfois plus terribles que la réalité.
L’ensemble des rites entourant la mort permettait cette visibilité et cette accoutumance. Leur rigidité et l’évolution de la société les ont fait disparaître en partie. Ils ont pourtant un double intérêt. D’une part, ils facilitent la prise en compte du réel de la mort. Par ailleurs, ils favorisent le soutien social et amical, diminuant l’isolement. Ils permettent aussi la reconnaissance par les autres comme endeuillé souffrant. Plusieurs personnes en deuil ces derniers temps m’ont exprimé leur besoin de s’habiller en noir, malgré la désapprobation de leur entourage.
Intriquée à cette période de choc et de déni se met en place une recherche3[3]du mort.
Il s’agit de la recherche permanente, dans tous les actes du quotidien, de la personne décédée : voir les films qu’elle aimait ou écouter ses musiques préférées, porter ses vêtements, faire tout ce qui va dans le sens d’une identification aux goûts de l’autre.
C’est cette recherche intense qui va mener au travail de deuil proprement dit, avec reconnaissance de la perte effective.
Le travail de deuil proprement dit :
Cette phase est souvent perçue comme la plus éprouvante, d’autant que les endeuillés sont plus isolés. Tous les amis qui s’étaient mobilisés au départ sont repris par leurs occupations quotidiennes, et pour beaucoup, passés 2 ou 3 mois, la tristesse n’est plus de mise : « il faut faire face, tourner la page… ».
C’est pourtant la période ou la personne en deuil rentre dans la phase de dépression proprement dite dont les symptômes typiques sont la fatigue intense et le désintérêt de toute activité. Cette dépression signe que le travail de deuil est en cours. L’énergie psychique que le deuil consomme explique cette inhibition.
Cette dépression réactionnelle est plus ou moins prononcée selon les sujets. Par contre, contrairement à la mélancolie suicidaire, elle n’entraîne pas d’auto dépréciation et de dévalorisation de soi. Le cas échéant, ce symptôme alarmant est toujours à prendre très au sérieux, il peut faire craindre un deuil pathologique avec risque suicidaire.
Le travail de deuil consiste à remplacer l’absence effective, reconnue, par une présence intérieure : c’est l’intériorisation.
Il y a là tout un travail d’acceptation de la perte et de la réalité frustrante.
Il s’agit de passer du désir de rester dans le bonheur, la satisfaction des besoins d’amour et de reconnaissance, à cette réalité de la perte et de l’absence.
Comme le décrit M. Hanus4[4], ce travail de désinvestissement va se faire en remémorant chacun des souvenirs et des espoirs passés et en les confrontant au « décret de la réalité » afin d’être désinvesti. Chaque souvenir doit être associé à l’idée de séparation « il n’est plus, ce n’est plus possible ». C’est autant la représentation du souvenir convoqué qui est confrontée au principe de réalité, que le sentiment associé qui doit être désinvesti.
Cela entraîne tristesse, désappointement, frustration.
En ce sens, ce temps de deuil peut être un temps de grande maturation dans la capacité à prendre en compte le réel, plutôt que de stagner dans le monde des rêves de l’enfance.
En revisitant tous ses souvenirs, l’endeuillé découvre que la relation avec la personne décédée n’a pas toujours été simple et idyllique. Cette relation a été et demeure ambivalente ce qui entraîne toute une palette de sentiments variés et paradoxaux :
la culpabilité : comme nous l’avons vu, elle est toujours présente dans le deuil, plus ou moins intense et encombrante. Elle s’exprime de diverses façons (se reprocher de n’en avoir pas fait ou dit assez, de n’avoir pas été là au bon moment, voire d’être encore en vie …).
Plus le proche a pu être présent dans les derniers moments, manifester son amour et sa tendresse, plus facilement il dépassera cette culpabilité. Il est important de laisser la personne exprimer cette culpabilité sans la rassurer intempestivement, voire de trouver une forme de réparation qui permet de dépasser ce sentiment.
la colère : Elle peut être dirigée contre soi-même, contre le défunt (il a choisi le beau rôle, il m’a abandonné), contre les soignants (ils ont fait des erreurs), contre le destin, contre Dieu… C’est la révolte, le sentiment d’injustice.
l’agressivité : Expression de cette colère ou défense contre sa propre culpabilité, les soignants en font parfois les frais. Elle est liée à l’intensité de la frustration. L’endeuillé va tenter de se cacher cette agressivité, notamment celle adressée au disparu, en la transformant en son contraire :
l’idéalisation du mort : celle-ci se manifeste par un panégyrique du mort, il est revêtu de toutes les qualités, tous ses travers ont disparus… Cette idéalisation a une autre fonction : elle favorise l’intériorisation du mort, l’identification à ses goûts, à ce qu’il aimait.
La restructuration :
Au fil du temps, malgré les retours en arrière, la perte s’intègre peu à peu, en s’associant à l’intériorisation du défunt perçu comme un « trésor doux-amer ». L’endeuillé commence à réinvestir la vie, sans oublier pour autant. Les inhibitions diminuent. Il se repositionne différemment par rapport au monde (seul et non en couple, au travail et non au foyer…).
Quelles qu’aient été la déstabilisation et la souffrance, la personne endeuillée perçoit que cette confrontation si radicale à la perte a pu être source de maturation et de croissance, notamment dans la capacité à prendre en compte ce réel de la vie et sa fin, la mort.
Mais si la blessure ne saigne plus, la cicatrice est indélébile; fragile, elle peut se rouvrir, lors d’un anniversaire, d’une nouvelle perte, d’un passage à vide.
2. Comment aider les endeuillés ?
Ce dont une personne en deuil a le plus besoin, c’est de pouvoir parler du défunt, exprimer son chagrin, ses regrets et ses questionnements ; d’aborder les difficultés du présent, le manque, l’extrême solitude.
L’entourage est à même d’apporter ce soutien et cette sollicitude, par une écoute disponible. C’est ce qui se passe le plus souvent.
Pourtant, ce lien social peut se montrer déficient et certaines personnes en deuil ressentir un très grand isolement et un manque de lieu de parole.
C’est pourquoi de plus en plus d’associations5[5] offrent cette possibilité de soutien et d’écoute. Dans les unités de soins palliatifs6[6], des suivis de deuils se mettent et place et sont offerts aux proches dans les mois suivant le décès.
Tous ces soutiens, malgré leurs limites, ont pour but d’accompagner l’endeuillé à son rythme dans ce processus de réinvestissement de la vie et de maturation personnelle.
|