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Les Dames du Calvaire - Simone VERCHERE, 1997/1998

Extrait du Diplôme d'Université de Soins Palliatifs :

"Les Dames du Calvaire et les Soins Palliatifs :

une histoire, une expérience..."

présenté par Simone V,

coordinatrice des bénévoles à Paris

Année 1997/1998

 

La Maison Médicale Jeanne-Garnier  participe de ce grand mouvement des soins palliatifs en France. Mais qui était cette femme dont la Maison a pris le nom ? La présence d'Archives va nous permettre de remonter le temps pour découvrir les Dames du Calvaire qui semblent bien avoir fait du soin palliatif … sans le savoir !<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" />

 

 

1) A l'origine, une femme.

 

Une citation de l'académicien Maxime du Camp situe assez justement l'origine de l'Association des Dames du Calvaire. "Je ferai remarquer que ces créateurs d'institutions bienfaisantes, de maisons de refuge pour les malheureux, les enfants estropiés, les vieillards délaissés, pour les incurables, sont des gens qui ont souffert et que la vie a broyés. L'œuvre des Dames du Calvaire est née de la douleur d'une veuve" [1] . En effet, Jeanne-Françoise CHABOD, née à Lyon le 17 Juin 1811 de parents petits commerçants, épouse Jean-Etienne GARNIER le 7 Juillet 1832 selon Jeanne Ancelet-Hustache, en 1830 selon Maxime du Camp. Ce qui est sûr, c'est que le 11 Septembre 1835, Jeanne GARNIER-CHABOD se retrouve veuve et elle a perdu ses deux jeunes  enfants. La douleur est grande, on peut le comprendre, violente même. "Pour se calmer, elle regarde le crucifix qui a soutenu l'agonisant, mais bientôt sa douleur éclate, plus aigüe. Elle vit parmi les objets qui ont appartenu au mort pour se donner encore l'illusion d'une présence … Rien ne l'intéresse que son chagrin. Tous les jours elle monte au cimetière de Loyasse … et elle avouera plus tard qu'elle traversait le pont en courant, poursuivie qu'elle était par la pensée de se jeter dans le fleuve" [2]. C'est de cette douleur qui paraissait insurmontable que va naître l'œuvre encore vivante aujourd'hui. Peu à peu l'activité et la prière dont elle a retrouvé le chemin vont lui permettre de s'ouvrir aux autres. Impulsive et généreuse, Madame Garnier ne déviera plus de la voie qu'elle a choisie, dans la confiance redonnée : visiter les pauvres, quêter et travailler pour eux …

 

2) Qui sont ces pauvres ?

 

C'est cette femme découverte fin 1841 dans un des quartiers les plus pauvres de la ville, couchée dans un taudis innommable, abandonnée de tous, couverte de plaies infectes. La méfiance tenace des premiers jours finit par céder devant la bonté de celle qui la visite quotidiennement, balaye le taudis, panse les plaies ; Madame Garnier réussit enfin à la faire accepter à l'hôpital où elle mourra quelques jours plus tard, réconciliée avec les hommes et avec Dieu. C'est aussi cette autre femme, connue sous le nom de "Marie la brûlée", couverte de plaies elle aussi. "Sans aucun espoir de guérison, pensant trouver plus de secours dans une grande ville, elle vint à Lyon, mais aucune maison hospitalière ne voulut l'accepter et elle finit par échouer dans une espèce d'écurie" [3]. Un jour où cette femme mendiait son pain, Madame Garnier la rencontre et décide de ne plus l'abandonner. "Elle la prend avec elle, l'installe dans une chambre qu'elle loue à son intention, et se fait son infirmière. Peu après, elle découvre deux autres femmes à demi envahies par le cancer et non moins misérables. Elle les recueille de même et les joint à la première"[4]. Nous sommes en 1842. Madame Garnier a décidé deux amies, veuves comme elle, à former avec elle l'embryon de l'association de veuves à laquelle elle rêve et qui "aurait pour but, outre la sanctification personnelle, l'assistance des incurables délaissées" [5]. C'est le 8 décembre 1842 qu'elles consacrent la société naissante à Jésus, par Marie :  l' Association des Dames du Calvaire est née, encouragée par le Cardinal de Bonald, Archevêque de Lyon. Le but est précisé davantage dans une notice écrite par la Maison de Paris en 1881 : "faire des veuves une grande famille par une communauté de prières et de saintes œuvres… A cette fin, l'Association reçoit dans son Hospice des femmes incurables atteintes de plaies vives qui ne peuvent trouver place dans les hôpitaux ou qu'on n'y garde pas parce qu'on est impuissant à les guérir"[6]. une maison est louée sur les hauteurs de la ville, dans le quartier Saint-Irénée, "de la Saint-Jean-Baptiste 1843 à la Saint-Jean 1848". Les trois malades y sont transférées le 3 mai, jour de l'Invention de la Sainte Croix. La première Maison du Calvaire vient donc d'ouvrir ses portes, confiée à la direction de Madame BURTIN, et la journée se termine par "un repas de famille".[7] Il est intéressant de noter que dès le début la convivialité fait partie, pour ainsi dire, de la règle de vie. Il semble que très vite l'œuvre suscite de l'intérêt et attire les dons … les malades aussi ! Il faut chercher plus grand. "Enfin, au mois de juillet 1853, Madame Garnier, avec les ressources qu'elle avait recueillies et l'appui que lui prêtèrent des personnes notables de Lyon, put acquérir, près de Fourvières, un vaste emplacement et y établir une installation définitive. Les incurables étaient alors au nombre de cinquante" [8]. En 1904 la maison en comptait déjà presque le double, selon le même auteur ! Mais peu importent les chiffres. L'important est de noter que, de toutes façons, l'œuvre s'est beaucoup développée en dix ans. Maxime du Camp donne, quant à lui, un peu plus de précisions : "On avait utilisé tant bien que mal d'anciens bâtiments, mais ils devenaient insuffisants à mesure que l'œuvre se dilatait, et Madame Garnier ambitionnait d'avoir un véritable hospice, construit sur ses plans, aménagé pour le service des incurables et assez vaste pour permettre de ne jamais fermer la porte aux postulantes. Elle apprit qu'un vieux domaine, nommé le clos de La Sarra, situé sur les coteaux de Fourvières, était à vendre … Tout autour s'étendait un terrain où bien des bâtisses pouvaient trouver place … le marché fut conclu … On était propriétaire du clos, on avait de quoi bâtir et l'on se mit au travail … L'installation nouvelle était terminée ; de grands dortoirs, un jardin, des ombrages, de l'air et du soleil donnaient à l'hospice une ampleur et des facilités de service que l'on ne connaissait pas encore. On en prit possession le 2 juillet 1853".[9] L'espace, l'environnement, les "facilités de service", tout contribue déjà au bien-être de celles que la société rejette à cause de la maladie qui les défigure et rend leur présence insupportable à beaucoup.

 

3) Soulager, consoler …

 

Car l'esprit dans lequel veulent travailler ces veuves chrétiennes, c'est d'abord celui qui manifeste la plus grande humanité, la plus grande compassion. "Nous avons remplacé ces jours-ci les malades que le bon Dieu a appelées à lui par d'autres presque non moins dignes de compassion que celles qui sont parties, entre autres une pauvre femme de près de 80 ans qui a une plaie chancreuse à la lèvre supérieure et de plus était à son arrivée si couverte de vermine qu'on ne savait trop par quel bout la prendre", écrit Madame Garnier le 14 octobre 1847 [10].  Ce qui compte pour elle, c'est le bien-être de ses malades pour lesquelles elle a "des délicatesses, des faiblesses charmantes : Vous les gâtez, lui dit-on... Un jour arrive à l'hospice une saltimbanque dont le passé moral est sans équivoque. Son corps tombe littéralement en décomposition, oblige à des pansements multiples et affreux. Dans sa révolte de se voir réduite à un état si lamentable, elle déclare que cette possibilité seule lui restant de jouir encore de la vie, elle prétend du moins bien boire et bien manger et, d'un sans-gêne surprenant, elle réclame des huîtres et du bordeaux. L'infirmière s'étonne, se scandalise sans doute : des huîtres?  Elle-même n'en a peut-être pas, dans toute sa vie, mangé deux fois. Mais Madame Garnier, mise au courant, descend acheter le plat réclamé et sert elle-même la malade selon tous ses caprices. Au quatrième repas, la malade fond en larmes, vaincue …" [11]. Ce qui compte, c'est aussi le bien commun et non une quelconque recherche de satisfaction personnelle : "Avoir toujours le bien de l'œuvre en perspective, ne point avoir en vue sa perfection pour soi-même mais pour le bien commun. Vie de dévouement absolu. Perdre de vue ce moi, ce mieux … qui rapporte tout à lui" [12]. Elle apprend pour elle-même - et elle l'apprend aux Dames qui lui sont associées - à vaincre ses répugnances "pour faire place à la reconnaissance d'une part et faire naître la tendresse et l'amour pour ceux-là même qui ne nous inspiraient que repoussement et dégoût" .[13]De nos jours, on parlerait peut-être d'un principe de solidarité humaine !

 

Le moral des malades préoccupe Madame Garnier. "Dans la mesure du possible, elle veut épanouir les pauvres êtres que leurs terribles maux tendent à renfermer sur eux-mêmes, maussades ou désespérés. Les soins physiques, bien sûr, le bien-être matériel pour que la souffrance trop violente ne risque pas d'étouffer toute bonne disposition intérieure. mais avec un sens psychologique très aigu … elle cherche à les distraire … Quand elle veut faire oublier un instant leurs maux à ses malades, il lui arrive de leur donner l'occasion d'une récréation en les entraînant, par exemple, dans un chant en chœur dont elles reprennent joyeusement le refrain… Naturellement, elle attribue tout le bien qui se fait à la grâce divine et aux exhortations du prêtre, mais nous savons par ailleurs quel rôle elle joue personnellement" [14]. Elle sait reconnaître la grandeur d'âme de ses protégées et en tire sans nul doute profit pour elle-même. Un seul exemple suffira : "Une pauvre sainte fille, accablée d'infirmités dans tout son corps, rongée par une gangrène sans remède, n'était plus qu'une plaie, et pourtant elle était d'une humeur charmante, édifiant tout le monde par sa patience, sa douceur, son calme, sa sérénité" [15].

 

4) Les Dames s'organisent

 

L'augmentation du nombre des malades exige de nouvelles ressources. Il faut mendier, il faut aussi des bras pour soigner d'une manière aimante, et donc une organisation du groupe des veuves s'impose. Règlement intérieur, hiérarchisation et diversification des états et des tâches : Ce sont d'abord les "Dames veuves résidentes qui habitent l'Hospice" en y apportant leur fortune et y vivent en communauté, "sous la conduite d'une Supérieure et se dévouent jour et nuit aux soins des malades et au gouvernement de la Maison" ; l'une de leurs principales activités est le pansement des plaies des malades, auquel chacune apporte un soin tout particulier et dont on trouvera en annexe le règlement : abnégation, silence et prière, respect et tendresse en sont le soubassement. Chaque Dame, "après un certain temps d'essai…peut être admise définitivement dans l'Association et reçoit une croix d'argent qui est portée ostensiblement, au dedans de l'Hospice seulement. Sur cette croix sont gravés le nom (de la récipiendaire)… et la pieuse devise du Calvaire : Prière, humilité, charité, sacrifice" . Elles sont aidées par des filles de service ou auxiliaires qui se sentent un attrait pour les malades mais qui, elles, ne sont pas des veuves. Des Dames agrégées - recrutées par des veuves zélatrices - viennent également de l'extérieur panser les malades, à jour fixe, et donnent une rétribution annuelle … Enfin, "de même qu'on admet les incurables filles, femmes ou veuves, sans distinction de religion, de même toute personne peut participer par ses aumônes au bien qu'on fait dans l'Hospice".[16] Ce sont les personnes associées.

 

Lorsque, le 28 décembre 1853, mourra Madame Garnier, "Supérieure et fondatrice de l'œuvre des Incurables et de l'Association des Veuves" (ainsi est libellé le faire-part),[17] à l'âge de 42 ans, elle emportera avec elle une idée qui lui était devenue chère et qui ne se réalisera jamais : faire de l'Association des veuves une congrégation religieuse. Par contre, elle n'avait pas prévu que son Œuvre rayonnerait en dehors de sa terre natale !

 

 

 

Bibliographie

 

9 du CAMP Maxime, L’œuvre des Dames du Calvaire, Extrait de la Revue des Deux Mondes, 15 mai 1883 : « La Charité privée à Paris ». Paris, Poussielgue, 1900, p.6.

 

10 ANCELET-HUSTACHE Jeanne, Les Dames du Calvaire, Bloud et Gay, 1935, p.20

 

 

[1]du CAMP Maxime, L'œuvre des Dames du Calvaire, Extrait de la Revue des Deux Mondes,  15 mai 1883 : "La Charité privée à Paris". Paris, Poussielgue, 1900, p.6

 

[2]ANCELET-HUSTACHE Jeanne, Les Dames du Calvaire, Paris, Bloud et Gay, 1935, p.20

 

[3]ANCELET-HUSTACHE Jeanne, Les Dames du Calvaire, op. cit., p.37

 

[4] ROCQUAIN Félix, de l'Académie des sciences morales et politiques, Rapport sur le Prix Audiffred à décerner en 1904, Paris, Institut de France, 1904, p.6

 

[5] ANCELET-HUSTACHE Jeanne, Les Dames du Calvaire, op. cit., p.51

 

[6] Notice sur l'Association et sur l'œuvre des Dames du Calvaire, Paris, Imprimerie Jousset, 1881, p. 5

 

[7] ANCELET-HUSTACHE Jeanne, Les Dames du Calvaire, op. cit., p.55

 

[8] ROCQUAIN Félix, Rapport sur le Prix Audiffred à décerner en 1904, op. cit., p.7

 

[9] du CAMP Maxime, L'œuvre des Dames du Calvaire, op. cit., p.14-16

 

[10] ANCELET-HUSTACHE Jeanne, Les Dames du Calvaire, op. cit., p.68-69

 

[11] ANCELET-HUSTACHE Jeanne, Les Dames du Calvaire, op. cit., p.72

 

[12] ANCELET-HUSTACHE Jeanne, Les Dames du Calvaire, op. cit., p.76-77

 

[13] ANCELET-HUSTACHE Jeanne, Les Dames du Calvaire, op. cit., p.76-77

 

[14] ANCELET-HUSTACHE Jeanne, Les Dames du Calvaire, op. cit., p.78-79

 

[15]  ANCELET-HUSTACHE Jeanne, Les Dames du Calvaire, op. cit., p. 80

 

[16]  Notice sur l'Association et sur l'œuvre des Dames du Calvaire, op. cit., p. 5-7

 

[17]  ANCELET-HUSTACHE Jeanne, Les Dames du Calvaire, op. cit., p. 133


Dernière mise à jour le:  06/02/2007
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